Ponts et chaussées : mars 2019

Bien qu’il soit impossible de rendre justice au concept de changement sans s’engager dans un complexe débat philosophique ou scientifique, la constante évolution de notre esprit s’avère indéniable. Nous avons tous un désir inné d’acquérir de nouvelles connaissances, de parfaire nos compétences, d’approfondir notre culture, car en fait nous sommes « programmés » pour apprendre, encore et toujours. Personnellement, il me séduit d’imaginer cette permanente régénération intellectuelle, cette quête incessante et consciente de nouveaux horizons, tel un voyage à la recherche de nous-mêmes, de ce qui nous caractérise en tant que personnes, citoyens et êtres humains ; tel un périple tout au long de la vie qui nous permet d’explorer notre propre identité, notre place dans la société et même notre rôle, aussi modeste soit-il, dans la grande aventure humaine ; enfin, tel le parcours initiatique d’Ulysse vers son île d’Ithaque.
L’éducation est une composante majeure de ce voyage à la découverte du soi. Comme je l’avais souligné dans un récent blogue, l’acquisition de connaissances dans le domaine des mathématiques, des sciences, de la technologie, la littérature, l’histoire, la géographie, la philosophie, l’économie et les arts permet aux jeunes de s’asseoir sur « des épaules de géants » et, ainsi, d’entreprendre la construction collective de l’avenir. Cela dit, les matières scolaires ne constituent pas la seule source du savoir, qu’il soit théorique ou pratique.
 
À mon avis, les voyages à l’étranger représentent un autre élément important de l’éducation, conviction qui est également bien ancrée dans l’ADN de notre école. En complément de nos échanges historiques avec diverses écoles françaises, nos élèves ont visité un large éventail de pays au fil des années. Citons l’exemple des audacieuses expéditions en URSS à l’époque de la guerre froide. En général, toutes ces expériences ont aidé nos étudiants à mieux comprendre les enjeux internationaux et transnationaux mais aussi, ce qui est encore plus important, à développer leur intelligence culturelle (ou QC, quotient culturel), c’est-à-dire leur capacité à établir des relations positives avec des personnes issues de cultures différentes pour pouvoir collaborer efficacement avec elles.
 
Les travaux de recherche de Christopher Early, Soon Ang, Linn van Dyne et David Livermore démontrent l’importance du QC pour l’épanouissement de l’économie mondiale, vu que celle-ci repose souvent sur la réussite d’équipes et de réseaux multiculturels. C’est un point que nous constatons tous, car nous sommes quotidiennement en contact, dans le cadre de notre vie personnelle ou professionnelle, avec des personnes de diverses cultures qui résident à l’étranger ou ici même à Toronto. Toutefois, en tant que parents et éducateurs, il y a une question évidente que nous devrions nous poser à ce sujet : le fait de visiter d’autres pays a-t-il toujours un impact positif sur le QC des jeunes ?
 
Vanessa Andreotti (titulaire d’une Chaire de l’Université de Colombie-Britannique dédiée aux questions de race, d’inégalité et de changement mondial) n’en est pas convaincue. Les actions solidaires à l’étranger, comme la construction d’une école ou d’un puits, n’ont rien de préjudiciable en soi, bien au contraire, mais Mme Andreotti nous met en garde à l’égard de certains types de bénévolat. Elle s’oppose principalement au vocabulaire employé parfois par des agences pour décrire ces expériences, car elles véhiculent un message digne d’un paternalisme d’antan en qualifiant les élèves de « héros » qui vont « sauver ces pauvres gens, là-bas ». Cette idée, qu’elle soit formulée de façon explicite ou implicite, recèle de fortes connotations néocolonialistes qui sont tout à fait inacceptables et ne favorisent pas les sentiments d’égalité sociale et de fraternité universelle nécessaires pour le développement d’une profonde intelligence culturelle. En effet, les voyages ne devraient jamais ressembler aux « missions civilisatrices » d’autrefois.
 
Un autre point de discorde porte sur les conséquences de ce qui est devenu une véritable industrie du « tourisme humanitaire ». Cette industrie privilégie quelquefois des projets qui répondent aux exigences du marché et à la dynamique interne des pays riches, plutôt qu’aux besoins ou aux possibilités des communautés locales. Prenons l’exemple d’un groupe de jeunes bénévoles qui aide à bâtir une école dans un endroit reculé de la planète ; si l’agence responsable du projet ne s’est pas assurée auparavant de la disponibilité de fonds pour payer les salaires des enseignants, l’édifice construit pourrait rester une simple coquille vide.
 
Nous devrions également être conscients que les voyages façonnent la perception qu’ont les élèves des régions dont la réalité sociopolitique diffère fortement. En fait, il conviendrait que nous réfléchissions aux raisons pour lesquelles notre société encourage les jeunes à découvrir l’élégante beauté des pays développés mais les envoie, par contre, dans des zones pauvres d’autres nations. Quelles conclusions en tirent-ils ? Imaginez un élève qui visite le majestueux château de Versailles, puis se rend dans une province défavorisée du Pérou. Un autre élève a la chance d’assister à un concert de musique classique dans la cathédrale baroque de La Havane mais, une semaine plus tôt, il a été témoin d’une émeute dans la banlieue parisienne. Faut-il préciser que l’image que ces deux jeunes auront de la France et de l’Amérique latine sera radicalement différente ?
 
À TFS, nous débattons de tous les points évoqués ci-dessus lorsque nous planifions nos voyages scolaires à l’étranger, qui se déroulent habituellement au mois de mars. Cette année, outre les séjours en Inde et en Équateur, un nouveau projet a permis à un groupe d’élèves de sciences sociales de se rendre à Paris et à Barcelone afin d’analyser l’impact de l’environnement urbain sur la formation de l’identité collective. L’objectif du voyage consiste à explorer ces deux villes, non pas à la manière de touristes, mais plutôt tels des anthropologues qui en découvrent, strate par strate, les réalités sociales et historiques. Ainsi, à Barcelone notre groupe a pour mission de se pencher sur l’architecture et sur les espaces publics afin de découvrir la puissance navale des rois d’Aragon, la cuisante défaite subie par la ville en 1714 qui contraignit bon nombre de ses habitants à l’exil, l’opulence de la bourgeoisie industrielle qui entraîna la construction d’élégants boulevards au XIX
e siècle, mais aussi les ravages de la guerre civile de 1936-39 et la dictature qui s’ensuivit. Grâce à notre partenariat avec une école française en Catalogne, nos élèves sont hébergés dans des familles d’accueil, ce qui favorise un fructueux dialogue interculturel.
 
Si l’éducation peut être considérée comme un périple à la recherche de la conscience humaine universelle, les voyages vers d’autres provinces du Canada ou d’autres pays facilitent cette quête, surtout s’ils sont planifiés avec une certaine rigueur intellectuelle. Sans doute, la lecture des œuvres littéraires de Louis Hémon et de Michel Tremblay enrichirait une visite au Québec. De même, si je décidais de me rendre à Munich ou à Berlin, les écrits politiques ou autobiographiques de Thomas et Klaus Mann (père et fils) m’aideraient à comprendre la farouche opposition de l’émigration allemande au Troisième Reich. Lors d’une récente visite à l’Institut du monde arabe et à la Grande Mosquée de Paris, je pense avoir acquis une vision plus profonde des relations historiques entre l’Orient et l’Occident.
 
En somme, les voyages internationaux doivent être organisés méticuleusement de manière à éviter certaines erreurs de jugement et à dépasser les stéréotypes. C’est justement en développant une claire attitude d’ouverture interculturelle que l’on peut s’appeler citoyen du monde. Dans ce contexte, nous savons que nos élèves deviendront des scientifiques, ingénieurs, sociologues, docteurs, entrepreneurs, artistes ou diplomates, mais cela ne suffira pas pour qu’ils puissent s’engager dans la poursuite du bien commun en collaboration avec d’autres professionnels du monde entier. Pour ce faire, il faudra qu’ils osent battre les mystérieux sentiers de la nature humaine ; il faudra qu’ils apprennent à construire de nouveaux ponts et de nouvelles chaussées de compréhension entre les différentes cultures ; il faudra qu’ils partent à la rencontre d’autres citoyens sur les lieux où ils vivent, où ils mangent, où ils aiment, afin d’identifier les forces immanentes qui nous unissent tous en tant qu’êtres humains.
 
L’Autre fait partie du Moi : voilà le secret.


Dr Josep González
Chef d’établissement
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