TFS : Veuillez décrire votre parcours après TFS.ASHLYNNE DALE : Mon parcours n’a pas été simple. J’ai fait mes études de premier cycle à l’Université Western, où j’ai obtenu un baccalauréat ès arts en littérature française, puis j’ai poursuivi en droit à l’Université de Toronto. J’ai été spécialisée en contentieux des affaires chez McMillan environ quatre ans, mais j’ai toujours considéré le droit comme un tremplin vers le monde des affaires; je n’ai jamais eu l’intention de l’exercer à long terme. Il s’agissait plutôt d’un moyen d'atteindre un but : apprendre à penser, à élaborer des stratégies et à développer mon sens pratique.
À peu près au moment où j’entreprenais mes études de droit, mon père a inventé un produit qui n’existait pas vraiment auparavant : une scierie portable personnelle à un prix abordable. C’est une machine qui permet aux propriétaires fonciers privés de transformer leurs bûches en planches et en poutres. Quand il m’en a parlé pour la première fois, j’ai trouvé ça intéressant, mais je n’y ai pas trop réfléchi. Cependant, au bout de quelques années, il est devenu évident qu’il existait une réelle demande. Nous avons entamé des négociations et, finalement, j’ai racheté l’entreprise, qui était alors encore dans les premiers stades de développement.
J’ai passé les vingt-deux années suivantes à développer l’entreprise : faire connaître au monde un produit dont peu de gens avaient entendu parler, créer une demande et, finalement, valoriser sa marque auprès des habitants de la planète qui aiment le plein air. Sous ma direction, elle a élargi sa gamme, obtenu une centaine de brevets et vendu ses produits en Amérique du Nord et dans plus d’une centaine de pays à travers le monde. La croissance des ventes s’est accélérée de façon exponentielle, culminant en 2021 à plus de 90 % en glissement annuel. Il s’agit de l’année précédant ma vente de l’entreprise.
Depuis lors, je me concentre sur la gestion et l’investissement du patrimoine familial dans les actions cotées ou non cotées, l’immobilier et d’autres placements, tout en siégeant au conseil d’administration de plusieurs sociétés.
Je ne suis pas quelqu’un qui reste immobile. J’ai appris à piloter des avions au début de la vingtaine. Les hélicoptères ont toujours été ma passion, mais ils me semblaient totalement inaccessibles. Cependant, il y a une douzaine d'années, je me suis rendu compte que j’avais les moyens de les piloter. Eh! pourquoi pas? J’ai donc commencé à les piloter et, maintenant, j’en possède deux. C’est vraiment chouette.
TFS : À quoi ressemble une journée typique pour vous ?
ASHLYNNE DALE : Mes journées ont beaucoup changé au fil des années. À Norwood Sawmills, mes journées étaient incroyablement longues : au moins douze heures, week-ends compris. J’étais obsédée par cette entreprise. Diriger une entreprise, c’est gérer des catastrophes en permanence : ce n’est que problèmes, difficultés, imprévus. S’attaquer à ces problèmes n’est que la base du travail : cela vous permet de rester dans la course, mais ne contribue pas à la croissance de votre entreprise. Pour croître, il faut lancer ce que j’appelais alors des « projets de transformation » comme une stratégie, de nouveaux produits, de nouveaux systèmes, une nouvelle structure, des initiatives d’expansion sur de nouveaux marchés. En général, je réglais les problèmes pendant la journée et je travaillais sur les projets plus importants après mes heures normales de travail.
En vendant l’entreprise, je me suis libérée des responsabilités liées à son exploitation, ce qui était exactement ce dont j’avais besoin. Cela dit, je continue de me demander constamment : « Et puis après? » Quel sera mon prochain projet? Y a-t-il une entreprise que je devrais acheter? Comment améliorer ceci ou cela? ». Entre les investissements, les conseils d’administration et les nouvelles occasions, je suis probablement plus occupée que je ne le devrais, mais je suis contente de continuer à avancer.
TFS : Qu’est-ce qui vous procure le plus de satisfaction dans votre travail ?
ASHLYNNE DALE : Comme j’ai tendance à m’ennuyer facilement, le travail est devenu amusant dès que j’ai su où aller et saisir les occasions qui se présentaient. Je vois quelque chose, je réalise que je n’y connais rien et, ensuite, je cherche à comprendre. J’ai besoin d’apprendre en permanence.
Être entrepreneur, c’est devenir son propre patron, avec les conséquences que ça comporte. On est responsable de tout. L’entreprise peut aussi bien péricliter que prospérer, et il faut vivre avec cette pression. Malgré tout, ça vaut la peine de jouir de la liberté, d’être le maître de son destin et de celui de son organisation.
Une autre facette de ma vie, c’est mon métier de pilote, qui me procure une grande satisfaction. Je suis en fait l’une des dix Canadiennes pilotes d’hélicoptère privées. Et, honnêtement, c’est encore un peu un choc. Jusqu’à il y a quelques années, je n’avais jamais réalisé que ce que je faisais était inhabituel. Sans jamais m’y arrêter, j’ai passé ma vie dans des milieux de travail traditionnellement dominés par les hommes : machines industrielles, équipements forestiers, aviation. J’étais trop occupée à gérer mon entreprise et à survivre au quotidien.
Ces dernières années, et surtout depuis la vente de l’entreprise, des femmes sont venues me voir et m’ont demandé : « Comment avez-vous fait? ». J’ai alors réalisé qu’il ne m’avait jamais traversé l’esprit que j’étais incapable de faire ces choses. Je n’ai jamais pensé qu’il pourrait y avoir une raison pour laquelle je ne devrais pas diriger une entreprise manufacturière, concevoir des scieries ou piloter des hélicoptères.
Rien ne vous arrête, sinon vous-même. Je n’essayais pas de briser des barrières : je faisais simplement ce qui me semblait être une bonne idée et qui me faisait plaisir. Il faut apprécier le parcours qu’on suit, rester fidèle à soi-même, avoir des valeurs solides et les respecter. Normalement, le reste ira de soi.
TFS : Comment votre expérience à TFS vous a-t-elle aidé à arriver là où vous êtes aujourd’hui ?
ASHLYNNE DALE: Elle est responsable de plusieurs facteurs importants. Très performant en mathématiques et en sciences, l’établissement ne faisait aucune distinction entre les filles et les garçons. À l’époque, dans les années 1980, peu de filles étaient encouragées à s’orienter vers les sciences, les technologies, le génie ou les mathématiques, mais TFS incitait fortement ses élèves à s’y intéresser.
Cette politique a grandement influé sur mon avenir. Une grande partie de mon travail impliquait le développement de produits et des concepts de génie mécanique. Je n’ai pas reçu de formation d’ingénieure, mais je comprenais les principes physiques et les défis techniques ne me faisaient pas peur. J’adorais les maths et les sciences, et je dois à TFS ma confiance en moi dans ces matières.
TFS jouit également depuis longtemps d’une réputation d’excellence. Étant donné que la vie est une succession d’étapes, réussir chaque étape ouvre la porte à la suivante. Grâce à la réputation de TFS, j’ai pu profiter d’occasions intéressantes après l’obtention de mon diplôme.
TFS : Comment la langue française et le bilinguisme ont-ils influencé votre carrière ?
ASHLYNNE DALE: Apprendre une autre langue nous enseigne, sans même que nous nous en rendions compte, que le monde est plus vaste que notre environnement immédiat. Parfois, lorsqu’on vit entre semblables, il est très facile de devenir étroit d’esprit, mais, lorsqu’on comprend une autre langue, on est plus enclin à reconnaître l’immensité du monde qui nous entoure, le point de vue et la culture des autres peuples, ce qui nous ouvre l’esprit. Il était essentiel pour moi d’adopter cette approche lorsque je poussais mon entreprise à s’implanter dans plus de cent pays : je ne pensais pas à l’échelle locale, mais bien à l’échelle mondiale.
Concrètement, mon français m’a énormément aidée au Québec, en France et dans d’autres pays francophones. De plus, il m’a aidée à comprendre ce qui se disait dans les autres langues romanes.
J’ai aussi étudié le russe à TFS et, des années plus tard, je l’ai effectivement utilisé. Lors d’une négociation avec un fournisseur potentiel, ses représentants parlaient russe entre eux, ne sachant pas que je pouvais les comprendre. À la fin de la réunion, j’ai répondu à leurs questions dans leur langue. L’expression de choc sur leur visage en valait la peine.
TFS : Quelles compétences ou leçons tirées de TFS employez-vous le plus souvent dans votre travail ?
ASHLYNNE DALE : TFS nous apprend à travailler. Ce n’est pas facile : il faut se préparer, rester organisé, gérer une charge de travail importante et viser l’excellence. Il est impossible de se la couler douce et le programme d’enseignement est tout un défi. Cette discipline, cette exigence m’accompagnent encore. C’est à TFS que j’ai appris à travailler fort et à viser l’excellence.
TFS : Quelle a été votre expérience la plus mémorable à TFS ?
ASHLYNNE DALE : Comme j’ai fréquenté TFS de l’âge de trois ans à l’âge de dix-huit ans, il est difficile de choisir un moment précis, mais certains de mes plus beaux souvenirs sont liés au ravin : aux courses de fond et aux promenades en pleine nature. Avoir cet espace juste derrière l’école, c’était exceptionnel.
TFS : Quels conseils donneriez-vous aux élèves ?
ASHLYNNE DALE : Tout d’abord, pensez au-delà de la simple recherche d’un emploi et ne laissez pas un seul parcours professionnel vous limiter. Vous pouvez fonder une entreprise ou inventer quelque chose. Ce n’est pas pour tout le monde, mais beaucoup de gens ignorent même que c’est une option.
Deuxièmement, visez l’excellence en tout, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. Et je veux dire absolument tout. Appliquez ce principe à chaque petit geste que vous posez, même nettoyer l’évier de la cuisine. Ces moments d’excellence peuvent ouvrir des portes insoupçonnées.
Enfin, restez humble. La confiance en vous est importante, mais faites attention à votre égo.
TFS : Qu’auriez-vous aimé savoir, pendant vos études à TFS, qui aurait pu mieux vous préparer à la vie après l’obtention de votre diplôme ?
ASHLYNNE DALE : TFS m’a appris à me fixer des objectifs ambitieux et à viser l’excellence. Ce que j’aurais aimé comprendre plus tôt, c’est que la perfection n’est pas de ce monde. Vous devriez viser haut sans être trop dur avec vous-même lorsque vous n’obtenez pas exactement les résultats attendus. C’est une leçon que j’apprends encore.